Variétés féminisées de chanvre : France Botanique Services obtient une première européenne au catalogue officiel
Le catalogue européen des variétés agricoles vient de s’enrichir de deux génétiques de cannabis particulières : Revelation et Seraly 25 (Serenity CBG), toutes deux féminisées et photopériodiques. Derrière cet enregistrement, l’entreprise française France Botanique Services (FBS), qui revendique une première à l’échelle européenne. L’événement, technique en apparence, redessine pourtant la cartographie de la filière du chanvre riche en cannabinoïdes — un segment encore largement dépendant de la génétique américaine ou suisse.
Trois années pour faire entrer une génétique française au catalogue officiel
L’opération paraît administrative ; elle est en réalité un parcours d’obstacles. Pour qu’une variété de Cannabis sativa L. soit inscrite à la liste A du catalogue français — celui qui ouvre ensuite la porte au catalogue commun européen — il faut passer par l’examen du GEVES, le Groupe d’Étude et de contrôle des Variétés et des Semences, sous la tutelle du Comité technique permanent de la sélection (CTPS). Stabilité génétique, homogénéité, distinction par rapport aux variétés déjà existantes, conformité au seuil de THC à 0,3 % : la grille est exigeante, et elle s’applique à toutes les espèces, du maïs au chanvre.
FBS explique avoir lancé ses premiers enregistrements dès 2023-2024, en autofinancement, après une phase de co-construction de référentiels techniques avec le GEVES. L’entreprise a obtenu les agréments nécessaires à la sélection, à la production et à la multiplication de variétés destinées à la distribution commerciale. Un schéma rare en France pour le chanvre à fleurs, traditionnellement structuré autour de quelques variétés industrielles à finalité fibre ou chènevis, et où les producteurs orientés cannabinoïdes naviguaient jusqu’ici dans une zone grise faite de boutures et de variétés non répertoriées.
Revelation et Seraly 25 : deux profils complémentaires, CBD et CBG
Revelation est une génétique CBD photopériodique co-développée avec Davis Farm Oregon. FBS communique un taux de THC inférieur à 0,3 % — donc compatible avec le cadre européen — et un taux de CBD entre 7 % et 10 %. Côté champ, l’entreprise revendique une bonne tolérance à l’oïdium et au botrytis, deux pathologies fongiques qui peuvent décimer une fin de floraison. Profil terpénique : notes terreuses, accents mentholés et basilic. Le rendement annoncé, autour de 2 000 à 2 500 kg de fleurs par hectare, place la variété dans la fourchette haute du segment. Pour les transformateurs, l’intérêt réside autant dans le rendement chimique que dans la régularité d’un sourcing local.
Seraly 25 (Serenity CBG) joue, elle, la carte du cannabigérol. Développée avec Phytonix USA, elle affiche un taux de CBG annoncé à 15 % et un THC inférieur à 0,2 %. Sa précocité limiterait, selon FBS, les risques sanitaires en fin de cycle ; son profil terpénique tire vers les agrumes. Les rendements visés sont du même ordre que Revelation. À l’échelle d’un marché où le CBG reste un cannabinoïde relativement rare et coûteux à isoler, l’arrivée d’une variété féminisée et certifiée capable d’en produire 15 % en fleur n’est pas anecdotique : elle pourrait abaisser le prix de revient des extraits CBG et faciliter l’apparition de gammes B2C cohérentes.
Le défi industriel : passer du registre au champ
Une variété inscrite au catalogue n’est pas encore une variété multipliée. Les semences certifiées doivent maintenant être produites en quantité suffisante pour les producteurs ; les premiers lots commerciaux sont annoncés disponibles depuis fin mars 2026. L’enjeu, pour FBS, est de tenir une chaîne complète — sélection, production, multiplication, certification, commercialisation — sans dépendre exclusivement de partenaires étrangers. Le contrôle qualité passe à chaque étape par des prélèvements officiels, conformément aux règles du catalogue commun européen.
Le calendrier coïncide avec la campagne de semis 2026, où la filière française cherche à se réorganiser après plusieurs années de turbulences réglementaires. Les premiers retours agronomiques arriveront en automne, lorsque les fleurs récoltées seront analysées : c’est là que se jouera la crédibilité des chiffres de rendement et de taux de cannabinoïdes annoncés sur fiche technique. La précocité de Seraly 25, en particulier, devra être confirmée dans des terroirs hexagonaux variés — du Sud méditerranéen aux bassins plus tardifs du Nord-Est.
Pourquoi la souveraineté semencière change la donne pour le CBD européen
Jusqu’ici, la grande majorité des variétés féminisées commercialisées sur le marché du CBD provenaient d’obtenteurs hors UE, et les producteurs européens travaillaient le plus souvent sous des statuts juridiques flous — boutures, clones, variétés non inscrites au catalogue. L’inscription officielle de génétiques européennes à la liste A bouleverse ce paysage. Elle ouvre la voie à des semences traçables, à une protection de l’obtenteur — via les certificats d’obtention végétale gérés au niveau européen par le CPVO — et à une montée en gamme du chanvre français riche en cannabinoïdes. La transparence du système permet aussi aux acheteurs de remonter la chaîne, du lot de fleurs au numéro de variété inscrite au catalogue.
Le signal est aussi politique. Dans un contexte où la DGAL renforce ses contrôles sur les produits CBD et où la fiscalité évolue rapidement, disposer de variétés européennes officiellement reconnues offre aux producteurs un argument réglementaire solide. Cela ne lève pas toutes les ambiguïtés du marché des fleurs et résines à fumer, mais cela ancre la filière dans un cadre semencier comparable à celui des autres grandes cultures, et limite l’exposition aux requalifications administratives sur la nature même de la matière première.
Reste à voir si d’autres obtenteurs suivront. La démarche est longue, coûteuse, et n’a de valeur qu’à condition que les variétés inscrites tiennent leurs promesses au champ. Si Revelation et Seraly 25 confirment leurs caractéristiques dans les essais des prochaines saisons, l’événement pourrait marquer un véritable point de bascule pour la sélection cannabique européenne — celui d’une filière qui passe enfin du commerce parallèle de génétique au registre officiel.
Sources
- GEVES (Groupe d’Étude et de contrôle des Variétés Et des Semences) — catalogue officiel français, section chanvre : geves.fr
- Commission européenne, EU Plant Variety Database et catalogue commun des variétés des espèces de plantes agricoles : food.ec.europa.eu
- INRAE, dossiers de recherche sur Cannabis sativa L. et la filière chanvre : inrae.fr
- Office communautaire des variétés végétales (CPVO) — protection juridique des obtenteurs au niveau européen : cpvo.europa.eu