Feuille de cannabis (Cannabis sativa) en gros plan, montrant la nervation foliaire — illustration de l'analyse phytochimique des feuilles publiée par l'Université de Stellenbosch

Cannabis : 25 composés phénoliques inédits dans les feuilles, dont les rares flavoalkaloïdes

Une équipe de l’Université de Stellenbosch (Afrique du Sud) vient d’identifier 79 composés phénoliques dans les feuilles de cannabis, dont 25 jamais décrits jusqu’ici dans la plante. Plus inattendu encore : 16 d’entre eux appartiennent à la famille très rare des flavoalkaloïdes, dont c’est la première détection chez Cannabis sativa. La publication, parue dans le Journal of Chromatography A, vient d’être largement relayée à l’occasion d’une mise en avant grand public début mai 2026. Elle relance le débat sur la valorisation des parties végétales jusqu’ici considérées comme un déchet.

La chimie phénolique du cannabis, longtemps éclipsée par les cannabinoïdes

Quand on parle de chimie du cannabis, le grand public, les industriels et même une bonne partie des laboratoires pensent quasi exclusivement aux cannabinoïdes : THC, CBD, CBG, CBN, et plus récemment HHC ou H4-CBD. Ces molécules captent l’essentiel de l’attention parce qu’elles sont psychoactives, réglementées et valorisées commercialement. Pourtant, Cannabis sativa contient plus de 750 métabolites identifiés, parmi lesquels les terpènes, les flavonoïdes et tout un éventail de composés phénoliques mineurs.

Les polyphénols végétaux sont étudiés depuis des décennies dans d’autres plantes – thé, raisin, cacao, rooibos – pour leurs propriétés antioxydantes et leur capacité à interagir avec divers systèmes enzymatiques in vitro. Chez le cannabis, en revanche, leur cartographie reste lacunaire. Les feuilles de taille, les feuilles de « déshabillage » autour des fleurs et les résidus de récolte sont le plus souvent rejetés ou compostés, alors qu’ils représentent une biomasse considérable à l’échelle de la filière chanvre.

Une méthode analytique conçue pour démêler des mélanges très complexes

La première auteure, Magriet Muller, est chimiste analytique au Central Analytical Facility de Stellenbosch. Elle a mis au point, dans le cadre de ses travaux postuniversitaires, une combinaison de chromatographie liquide en deux dimensions (LC×LC) et de spectrométrie de masse à haute résolution. Cette double dimension chromatographique sépare les molécules selon deux propriétés physico-chimiques différentes au lieu d’une seule, ce qui permet d’isoler des composés très minoritaires noyés dans la masse.

La méthode avait été éprouvée auparavant sur le rooibos, le raisin et le vin, des matrices déjà connues pour leur richesse en polyphénols. Son application au cannabis a livré un résultat dépassant les attentes : 79 composés phénoliques individuels caractérisés à partir de seulement trois variétés commerciales cultivées en Afrique du Sud. Vingt-cinq de ces composés n’étaient jamais apparus dans la littérature consacrée à Cannabis sativa. L’étude est parue dans le Journal of Chromatography A (volume 1754, référence 466023), revue de référence pour la chromatographie analytique.

Flavoalkaloïdes : des hybrides chimiques rares dans le règne végétal

Le point le plus marquant tient aux 16 composés identifiés provisoirement comme flavoalkaloïdes. Cette classe de molécules combine une structure de flavonoïde – très répandue chez les plantes – avec un fragment alcaloïde, beaucoup plus rare et chimiquement réactif. Avant ce travail, aucun flavoalkaloïde n’avait été décrit chez le cannabis. Le groupe est si peu fréquent dans la nature que la plupart des laboratoires ne les recherchent pas spécifiquement.

Détail intéressant pour les sélectionneurs : ces flavoalkaloïdes ne sont pas répartis uniformément. Ils se concentrent essentiellement dans les feuilles d’une seule des trois variétés étudiées. Cela suggère que la production de ces hybrides dépend fortement du fond génétique, et peut-être des conditions de culture. Comme l’explique l’équipe, c’est précisément la performance de la chromatographie bidimensionnelle qui a permis de les séparer des flavonoïdes beaucoup plus abondants ; en chromatographie classique à une seule dimension, le signal des flavoalkaloïdes serait resté masqué.

Cette variabilité chimique entre trois cultivars seulement est un signal fort : elle laisse penser que des dizaines, voire des centaines d’autres molécules mineures restent à découvrir si l’on étend l’analyse à un panel plus large de génétiques de chanvre et de cannabis.

Quelles suites pour la filière chanvre et la recherche ?

L’enjeu industriel est clair. Aujourd’hui, dans la filière chanvre française comme à l’international, les feuilles et les sous-produits de récolte représentent un volume important de biomasse à faible valeur. Les valorisations actuelles vont du compostage à la litière animale, en passant par quelques extraits de feuilles entrant dans des boissons ou tisanes. Si les flavoalkaloïdes et autres polyphénols mineurs venaient à confirmer un intérêt biomédical ou cosmétique en études dédiées, ces co-produits gagneraient un statut tout autre.

Côté recherche, plusieurs étapes restent à franchir. Il faudra d’abord confirmer l’identification structurale des 16 flavoalkaloïdes par des standards de référence ou des techniques complémentaires (RMN). Ensuite, mesurer leurs concentrations sur un panel large de variétés et de stades de développement. Enfin, évaluer leur activité biologique en cellules et en modèles animaux, avant toute hypothèse pour l’humain. Aucune indication thérapeutique ne peut être déduite à ce stade : il s’agit d’une découverte de phytochimie analytique, pas d’un essai clinique.

Pour les consommateurs et les acheteurs de produits CBD en France, le message est plus indirect. Cette étude ne change rien à la réglementation ni à l’offre disponible aujourd’hui, mais elle rappelle que la chimie de la plante est encore loin d’être épuisée. Quand on lit qu’un CBD est « à spectre complet » ou « full spectrum », il est utile de garder en tête que la composition varie fortement d’un cultivar à l’autre – y compris pour des familles moléculaires que les laboratoires de contrôle ne dosent pas encore.

Conclusion

Avec la première détection de flavoalkaloïdes et 25 nouveaux composés phénoliques inscrits au catalogue chimique du cannabis, l’équipe de Stellenbosch ajoute une pièce inattendue à un puzzle que beaucoup pensaient bien connu. La performance vient autant de la plante – manifestement plus diverse qu’estimé – que de l’instrumentation : la chromatographie bidimensionnelle déplace la frontière entre composés « détectables » et composés « ignorés ». Pour la filière chanvre, c’est un signal à surveiller. Pour la recherche fondamentale, c’est une invitation à reconsidérer les feuilles de cannabis non plus comme un déchet de récolte, mais comme un objet d’étude à part entière.

Sources

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